Pensées intrusives, répétition involontaire de gestes et comportements indésirables combinées à une forte anxiété… Le trouble obsessionnel-compulsif (TOC), maladie invalidante, touche environ 2 % de la population, quel que soit l’âge. C’est un puissant vecteur d’isolement puisque les patients se concentrent de manière disproportionnée sur diverses obsessions, au détriment des relations, du travail et des loisirs.
Le traitement consiste principalement en une thérapie cognitivo-comportementale (TCC) qui permet aux patients de réajuster leurs schémas de pensée, associée à des antidépresseurs. Malheureusement, les effets tardent à se manifester et 30 à 40 % des patients n’y répondent pas du tout. « Dans ce contexte, une option proposée dans la recherche clinique dans les années 1970 refait surface : les psychédéliques, une famille de médicaments psychotropes.« , explique Anne Buot, postdoctorante en neurosciences cognitives. « Mais comme ces substances sont interdites dans de nombreux pays, les études cliniques sont difficiles à mettre en place, et nous ne disposons pas de données solides sur leur efficacité. encore. »
Pour organiser des études randomisées et en double aveugle – la référence en matière de recherche clinique – les chercheurs ont besoin de données préliminaires encourageantes… et ils en ont besoin rapidement. Une incertitude prolongée quant à l’efficacité des psychédéliques, combinée à un éventuel battage médiatique, peut encourager l’abus récréatif ou une utilisation incontrôlée par des patients vulnérables sans suivi médical. Il existe également un risque de détourner les patients des interventions psychothérapeutiques qui leur seraient utiles.
Pleins feux sur l’expérience individuelle
Prendre des psychédéliques induit un état de conscience altéré, amenant l’utilisateur à percevoir le monde d’une manière radicalement nouvelle pendant quelques heures. L’expérience peut être bouleversante, créant un sentiment de rupture avec les états émotionnels passés et favorisant l’émergence de nouveaux schémas de pensée.
Des études antérieures suggèrent que les effets aigus des psychédéliques, présents dès la première dose, contrastent avec les effets retardés des traitements continus, comme les antidépresseurs. « Cependant, nous ne savons pas s’il existe un lien entre l’expérience subjective des utilisateurs et les effets thérapeutiques réels.« , dit Anne Buot.
Le composé synthétique LSD et la psilocybine ; dérivé de champignons hallucinogènes ; semblent particulièrement prometteurs dans le TOC. « Ces substances agissent entre autres sur certains récepteurs de la sérotonine« , dit le psychiatre Luc Mallet. « Malheureusement, même chez les animaux, nous ne disposons pas de données suffisantes pour prédire leur efficacité.« .
Pour approfondir leurs connaissances, les chercheurs ont analysé rétrospectivement l’expérience de personnes ayant consommé ces substances dans le passé. L’objectif? Comprendre s’ils avaient perçu une amélioration de leurs symptômes après avoir pris du LSD ou de la psilocybine, si cet effet était durable et s’il pouvait être prédit par différents facteurs. L’expérience vécue des patients est inestimable et, en l’absence de données cliniques objectives, elle est déterminante pour évaluer le potentiel thérapeutique des psychédéliques et orienter la recherche.
La forme de l’efficacité possible
« Nous avons recruté 174 personnes présentant des symptômes de TOC et ayant consommé des psychédéliques occasionnellement ou régulièrement via un questionnaire en ligne. Nous les avons interrogés sur leur santé mentale et les traitements qu’ils ont reçus ; en plus de leurs caractéristiques sociodémographiques« , ajoute Anne Buot. « Ensuite, il leur a été demandé de rendre compte du contexte dans lequel ils avaient pris ces substances, de la dose, de la nature de leur expérience psychédélique et des effets perçus sur les symptômes.« .
Les participants ont signalé une dissipation des pensées obsessionnelles, un besoin moindre de s’engager dans des rituels, une réduction de l’anxiété et des comportements d’évitement, ainsi qu’une plus grande acceptation du TOC. « 30 % des participants ont déclaré que ces effets positifs ont duré plus de trois mois, ce qui est très encourageant. », ajoute Luc Mallet. « Enfin, nous avons observé que la dose de LSD ou de psilocybine était positivement corrélée à l’intensité de l’expérience psychédélique et à son caractère agréable.« .
Ces résultats doivent être interprétés avec prudence. L’évaluation subjective des effets thérapeutiques des psychédéliques est sensible à de nombreux biais, y compris les croyances des participants à l’étude. « La population que nous avons étudiée a généralement une attitude très positive et enthousiaste à l’égard de ces substances, parfois indépendamment de leur effet thérapeutique. De plus, de nombreux patients se trouvent dans des situations d’impasse thérapeutique et s’attendent à ce que le LSD ou la psilocybine améliorent leur vie. Cela peut influencer considérablement leur témoignage », dit le psychiatre.
Vers une connaissance robuste et la définition de bonnes pratiques
Le symbolisme transformateur de l’expérience psychédélique elle-même renforce ce parti pris. Certaines personnes éprouvent un sentiment d’euphorie, d’extase ou de connexion avec l’univers qui contraste fortement avec leur perception ordinaire du monde et les incite à le voir avec un regard neuf. « Il sera essentiel de comprendre dans quelle mesure la nature même de l’expérience psychédélique, fortement influencée par l’histoire, la culture et l’imagination des gens, affecte les effets thérapeutiques. Anne Buot conclut. « Pour ce faire, nous aurons besoin d’approches complémentaires, en ethnographie et en psychologie par exemple.« .
Pour tirer pleinement parti des nouveaux traitements potentiels et établir de bonnes pratiques d’utilisation, il sera nécessaire non seulement d’augmenter le nombre d’études cliniques rigoureuses, mais également de comprendre les mécanismes biologiques qui sous-tendent les effets à long terme des psychédéliques. Les chercheurs pensent qu’ils pourraient augmenter la neuroplasticité en favorisant le remodelage des connexions synaptiques. Mais dans ce domaine, tout reste à découvrir.
